Arts et Spectacles > Ne Bruscon pas le brigadier...
Arts et Spectacles
par Evelyne Trân le 14 mars 2022

Ne Bruscon pas le brigadier...

Lien permanent : https://monde-libertaire.net/index.php?articlen=6310

LE FAISEUR DE THÉÂTRE de Thomas BERNHARD





Traduction Edith DARNAUD
Avec Hervé BRIAUX, Séverine VINCENT, Patrice DOZIER,
Quentin KELBERINE
Mise en scène : Chantal de LA COSTE
Assistant mise en scène : Quentin KELBERINE
Scénographie, costumes et lumières : Chantal de LA COSTE
Son : Nicolas DAUSSY

Plutôt troublante cette pièce de Thomas BERNHARD, Le Faiseur de Théâtre, écrite en 1984. Elle met en scène un sinistre personnage Bruscon, auteur dramatique et acteur d’État qui doit jouer sa pièce, La Roue de l’histoire, à Utzbach, « Un trou » pour ainsi dire quelque part en Haute-Autriche.

A travers ce personnage, l’on pourrait penser que le dramaturge règle ses comptes avec la situation culturelle de l’Autriche. La question qui brûle les lèvres c’est « A quoi sert le théâtre ». Hedwig STAVIANICEK son amie et admiratrice soutenait son écriture dérangeante et parlant des spectateurs disait « On doit les incommoder, gâter l’agrément de leur vie, les étonner ou les inquiéter, l’un des deux « génie ou spectre » doit les confronter à la poésie ». Cependant Bruscon déclare tout de go « Tout au théâtre est de mauvais goût… l’interprète est mensonge… c’est précisément pour cela que c’est du théâtre… le mensonge est fascinant au théâtre » faisant du mensonge une religion.
Alors que Bruscon a écrit une pièce où se côtoient de grands personnages historiques : Hitler, Napoléon, Metternich, il est contraint de la représenter devant un public qu’il imagine nécessairement inculte avec pour partenaires les membres de sa famille qu’il ne cesse d’accabler et de qualifier de « sans talent ».

Ce qu’on accepte chez un personnage de théâtre peut-on l’accepter chez un individu ? Quelle est la frontière entre la fiction théâtrale et la réalité ? « Tout est réel répond l’auteur, il n’y a que les faits divers pour faire œuvre ». Comment clouer le bec à ce Bruscon odieux sinon en lui lançant « Mais arrête ton théâtre ».

Ce faisant à travers Bruscon, Thomas Bernhard parle de ses exigences d’homme de théâtre. Influencé par le théâtre de la cruauté d’Artaud, il pense « Ce que le théâtre peut encore arracher à la parole, ce sont ses possibilités d’expansion hors des mots, de développement dans l’espace, d’action dissociatrice et vibratoire sur la sensibilité ». Dès lors s’éclaire la leçon que donne Bruscon à sa fille « sans talent ».
Une autre réflexion tirée du roman Perturbation de Thomas Bernhard nous renseigne sur ce personnage détestable « Froid. Isolement. La pente mortelle d’un monologue ininterrompu. A travers sa propre folie, reconnaitre la folie du monde, de la nature ».
Le dramaturge fait aussi le portrait d’un homme prisonnier de son personnage qui se saccagerait lui-même. En ligne de mire, il y aurait un modèle, l’image floutée et primordiale de son grand père Johannes FREUMBICHLER, écrivain anarchiste, odieux avec sa femme et sa fille.

Bruscon est-il conscient de son odiosité ? Est-ce parce qu’il a atteint le fond, la désillusion ultime, qu’il se projette dans la haine, la méchanceté face au vide qui l’entoure, la perspective de jouer devant une salle vide, la perspective du néant. Cet homme en rage joue donc sa dernière représentation et les autres qu’il n’a su atteindre autrement que par des insultes et des humiliations, assistent impuissants et pétrifiés à sa pantalonnade.

A vrai dire le personnage est si excessif dans ses propos qu’il est difficile de le prendre au sérieux. Il faudrait juste se dire « Il y a anguille sous roche ». Le Faiseur de théâtre n’est pas une pièce triste. On y entend allègrement des grognements de cochon, la femme de Bruscon est grotesquement attifée, le fils, la fille, l’aubergiste réduits à l’infame servilité incarnent des « lavettes » selon l’expression sonore de Léo Ferré.
Trop c’est trop ! Le plus grand acteur du monde comme se définit le tyran Bruscon, c’est la statue du Commandeur qui plonge son regard dans le précipice.

La mise en scène remarquable de Chantal de LA COSTE qui s’entoure d’une belle distribution, tire parti de la dimension dérisoire et tragique de cette pièce sans aucun artifice. Hervé BRIAUX interprète avec brio et un incontestable talent un acteur qui a décidé de prendre au sérieux son rôle de bouffon. Voilà un dramaturge (Bruscon miroir de Bernhard) qui fourre dans sa pièce des grands personnages historiques et qui sans mordre sourire déclare : Shakespeare, Voltaire et moi ! Cet éminent saltimbanque donc est condamné à jouer dans le dé à coudre d’une scène de théâtre qui n’a pour tout organe qu’un rideau tiré devant une fosse vide et derrière, la salle de restaurant où cligne dans un coin le portrait d’Hitler sale et vieux.
Ça en fiche un coup à l’amour propre de ce bouffon. Mais le doigt dans ce dé à coudre nous fait signe « Ainsi font, font, font les marionnettes » dirait Thomas BERNHARD.

Le 14 Mars 2022
Evelyne Trân

Au Théâtre de Poche-Montparnasse 75 Bd du Montparnasse 75006 PARIS
-Représentations du mardi au samedi 21h, dimanche 15h -
PAR : Evelyne Trân
SES ARTICLES RÉCENTS :
Le brigadier qui ne dit mots, passant...
Le brigadier, festivalier en Avignon
Le brigadier se fait faire la lecture
REPAS DE SOUTIEN AU PROCES DE TRAN TO NGA
Un spectacle musical pour le brigadier
Mais de quoi as-tu l’air ?
Quand le brigadier "rewind" la dernière bande
Le Brigadier connait-il Nora ?
Le brigadier se souvient de ce temps-là
Marguerite et le brigadier
Belle rencontre pour le brigadier
La femme est l’avenir du brigadier
S’accompagnant d’un doigt ou quelques doigts le brigadier se clowne.
Assieds-toi, brigadier !
Le brigadier au chevet
Le brigadier et le sourire noir de Mémé
Le nouveau brigadier
Brigadier, écoute... Elles te parlent...
AY Brigadier !
Le brigadier témoin de l’Histoire
Joséphine BAKER. Les dernières années. La renaissance d’une étoile.
Le brigadier nous dit qu’au milieu coule une frontière
Un livre : Correspondance avec la Mouette Anton TCHEKHOV et Lydia MIZINOVA
En hiver, le brigadier songe à une mouette en avril
Le Brigadier à perdre la raison
Le brigadier aux violons
Joséphine Baker racontée par un de ses enfants
Le brigadier et lui
Un brigadier slave
Le brigadier sur l’autre rive
Brigadier, un double !
Le brigadier, en attendant Antigone...
Agent orange : un film.
Le brigadier connaît la chanson
La passeggiata del brigadiere a Roma, città aperta
Conférence de soutien à Tran To Nga
Le brigadier a l’âme slave
Le soleil n’a pas encore disparu !
Des nouvelles du procès de Tran To Nga contre les fabricants de l’agent orange
Le brigadier en ce début d’octobre
Le brigadier rencontre Romain Gary
Le brigadier rencontre Camus
Le brigadier du temps perdu
La rentrée du brigadier
Exposition sur l’agent orange
Affect ou éthique?
Le vigile et la flûte traversière
Le brigadier a-t-il son pass ?...
Poupée en chiffons
Quand le brigadier rencontre Proudhon et Courbet
Bon anniversaire Francis Blanche !
Le brigadier toujours en Avignon
le brigadier festivalier
Le brigadier en Avignon
Le brigadier pour ce premier jour d’été
le brigadier de la mi-juin
Le brigadier frappe à la porte du ML
Ecoutez, c’est le brigadier...
Les voilà, Les trois coups du brigadier
Procès intenté par Madame TRAN To Nga à l’encontre de 14 firmes américaines.
L’agent orange-dioxine. Le tribunal d’Evry fait la sourde oreille
V’la le brigadier qui va reprendre du service
???? Cascade d’un poème ou quelle mouche te pique ????
L’agent orange-dioxine
Histoire d’un maillon faible
Vive les librairies d’occasion !
De Déborah Levy à George Orwell
Le printemps de la poésie
Les chants révolutionnaires d’EUGENE POTTIER (1816-1887)
Ma Chère Montagne
Ma terre empoisonnée de Tran To Nga
Les Grandes Traversées d’Helen JUREN
Brigadier même pas mort !
D’Anne Sylvestre à Camus
L’agent orange-dioxine : Résumé du procès qui a débuté ce 25 Janvier 2021 à Evry.
L’agent orange-dioxine
Passé, présent, futur
Pour qui vous prenez-vous ?
Bas les masques !
Les mots parlent d’eux mêmes
En attendant Godot... Isabelle Sprung.
Histoire de bus.
le brigadier tapera trois fois
Un biptyque
Elle
A propos de l’aquoibonisme
Bol d’air
Le théâtre de la vie
Double visite du brigadier
Une fantaisie du brigadier
le brigadier et la SORCIERE
Le brigadier néanmoins
Le retour du brigadier libertaire
Connaissiez-vous Henry Pessar ?
11e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
Liberté j’écris ton nom
Connaissez-vous Velibor Čolić ?
Le RAT-roseur Rat-rosé...
10e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
9e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
Mais ne dîtes pas n’importe quoi !
8e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
Fourmi humaine
Sans visage
7e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
Tous ces visages qui disent « ouf »
6e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
5e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
COVID 19 encore et encore
4e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
En relisant Baudelaire
3e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
Suite des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
Qui se cache derrière son masque ?
CAMUS
Avoir ou ne pas avoir le coronavirus
Confidence de femme
Brigadier !
Candide, le brigadier ?
Le brigadier prend le Tramway, correspondance à Mouette
Et revoilà le brigadier !
L’essence d’un individu c’est son intimité
Le brigadier est de retour...
Je m’appelle Erik Satie, comme tout le monde
Et pendant ce temps Simone veille
Poètes ? Deux papiers...
A voir, deux spectacles au féminin
deux pièces (de théâtre) à visiter au 36, rue des Mathurins
du théâtre en ce début d’année : Saigon / Paris Aller Simple
aux vagues d’un poète
Spectacles de résistance à découvrir au théâtre
SPECTACLES AU FEMININ A LA MANUFACTURE DES ABBESSES
Nouveaux coups paisibles du brigadier : BERLIN 33
Au théâtre : POINTS DE NON-RETOUR. QUAIS DE SEINE
théâtre : l’analphabète
Au théâtre "Change me"
c’est encore du théâtre : Killing robots
Théâtre : QUAIS DE SEINE
théâtre : Et là-haut les oiseaux
Théâtre : TANT QU’IL Y AURA DES COQUELICOTS...
théâtre : l’ingénu de Voltaire
théâtre : Les témoins
Théâtre : un sac de billes
théâtre : Pour un oui ou pour un non
Les coups paisibles du brigadier. Chroniques théâtrales de septembre 2019
Au bord du trottoir
Histoire d’un poète
au poète orgueilleux
La brodeuse
Dans quel monde vivons-nous ?
Portrait d’hybride
Tout va bien
La lutte
Page 57
théâtre : Sang négrier
Théâtre : CROCODILES -L’HISTOIRE VRAIE D’UN JEUNE EN EXIL
Théâtre : Europa (Esperanza)
Théâtre : Léo et Lui
théâtre : THIAROYE - POINT DE NON RETOUR
"Pas pleurer"
Réagir à cet article
Écrire un commentaire ...
Poster le commentaire
Annuler