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Éducation
par N.Adar le 15 septembre 2026

À l’école, interdire le portable n’est pas éduquer

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La scène est devenue classique : à l’entrée des collèges et des lycées, des files d’élèves défilent, téléphone à la main, pour le déposer dans des casiers ou des pochettes scellées. Depuis la rentrée 2025, la France a généralisé la « pause numérique », une mesure qui étend l’interdiction totale des portables dans les écoles et collèges. Les lycées peuvent suivre, selon leur règlement intérieur.

L’argument est toujours le même : les écrans distraient, nuisent aux apprentissages, perturbent le climat scolaire. Pourtant, cette solution, aussi radicale soit-elle, ne répond pas à la question essentielle : que fait-on des élèves une fois sortis de l’enceinte scolaire, plongés dans un monde où le numérique est omniprésent ?

Le vrai problème n’est pas le téléphone. C’est l’incapacité collective à en faire un outil maîtrisé plutôt qu’un objet de dépendance. Interdire, c’est se voiler la face. Éduquer, c’est préparer les générations futures à vivre avec lucidité dans une société où la technologie ne disparaîtra pas.


L’interdiction, une illusion de solution


Sur le papier, la logique est imparable. Moins de téléphones en classe, c’est moins de distractions, moins de risques de cyberharcèlement, moins de tentations de tricher. Les enseignants retrouvent un contrôle sur leur salle, les directeurs d’établissement évitent les conflits, et les parents, souvent dépassés, se rassurent : au moins, à l’école, leurs enfants sont protégés.

Pourtant, cette vision ignore un détail de taille : l’interdiction ne supprime pas le problème, elle le déplace.

Les études récentes le confirment. Une recherche menée par l’université de Birmingham sur des collèges aux politiques variables (du tout interdit au tout autorisé) a montré que les interdictions totales n’amélioraient ni significativement les résultats scolaires ni la santé mentale des élèves. Les différences en matière de qualité de sommeil, d’attention en cours ou de comportement restaient minimes entre les établissements restrictifs et ceux qui autorisaient un usage encadré. Autrement dit, confisquer les portables peut apaiser le climat de classe, mais cela ne garantit pas une amélioration durable des apprentissages. Comme le souligne une synthèse des données OCDE 2025, les effets des interdictions sur les performances académiques sont « non concluants » : certaines études observent des gains, d’autres aucun, voire des impacts négatifs.

Pire, cette approche crée un effet pervers. En privant les élèves de leur téléphone pendant la journée, on les pousse à une surcompensation le soir. Résultat : une utilisation plus intensive, plus tardive, avec tous les risques que cela comporte – manque de sommeil, addiction numérique, isolement. En envoyant l’usage du téléphone dans la sphère privée, on le relègue au rang de tabou scolaire, au même titre que le pétard ou l’alcool.

Des mesures déconnectées


Le portable à l’école cristallise des peurs légitimes. Les chiffres de l’OCDE, issus des évaluations PISA 2022, sont éloquents : 65 % des élèves se déclarent distraits par leurs appareils numériques pendant les cours de mathématiques, et près de la moitié avouent se sentir nerveux ou anxieux lorsque leur téléphone n’est pas à portée de main. Ces données justifient clairement la nécessité d’un encadrement pendant les temps d’enseignement. Mais elles ne plaident pas pour une interdiction totale et permanente. Elles soulignent plutôt l’urgence d’une véritable éducation au numérique, capable de donner aux élèves les clés pour gérer leurs usages, leurs émotions, et leurs relations avec ces outils, quels que soient leur genre, leur origine sociale ou leurs besoins spécifiques.




Or, aujourd’hui, l’école française a choisi la facilité. Plutôt que de former, on interdit. Plutôt que d’expliquer, on confisque. Plutôt que d’accompagner, on ignore. Le problème n’est pas l’objet en lui-même, mais le cadre qui l’entoure – ou plutôt, l’absence de cadre.

Prenons un exemple concret. La première fois qu’un enfant manipule un couteau, une tronçonneuse ou un outil de jardinage, les consignes pleuvent : « Fais attention à ci, ne touche pas ça, regarde bien là, sinon tu risques de te blesser. » Mais quand il s’agit d’un téléphone – un outil bien plus complexe, bien plus puissant, et bien plus présent dans leur vie quotidienne –, la seule recommandation est souvent : « Ne passe pas trop de temps dessus. » Aucune explication sur le stockage des données, la protection de la vie privée, le droit d’auteur, le cyberharcèlement, la désinformation, les prédateurs sexuels et, plus globalement, l’ensemble des risques liés aux réseaux sociaux. Rien. Comme si, par magie, les élèves devaient deviner comment utiliser cet outil de manière responsable, alors que les inégalités d’accès et de maîtrise se creusent entre ceux qui bénéficient d’un accompagnement familial et les autres.

Cette négligence a un coût. En renvoyant systématiquement la responsabilité vers la sphère privée, l’école se dédouane, les parents ne sont pas mieux armés que les enseignants pour éduquer à ces enjeux. Résultat : une génération entière grandit avec des outils qu’elle ne maîtrise pas, dans un environnement où personne ne prend la peine de lui apprendre à le faire. Interdire le portable à l’école, c’est interdire les couteaux en cuisine. On évite les accidents immédiats, mais on ne prépare pas à la vie réelle.

Éduquer à l’autonomie


L’approche libertaire de l’éducation ne consiste pas à laisser tout faire. Elle consiste à apprendre à choisir, à comprendre, et à assumer. C’est exactement ce que permettrait une éducation numérique cohérente. Plutôt que de bannir le téléphone, il s’agirait de montrer aux élèves quand il est utile, quand il devient parasite, et comment s’en servir sans nuire à soi-même ou aux autres.




Cette logique a une dimension très concrète. Le téléphone peut servir à rechercher une information, à prendre des notes, à enregistrer une consigne, à utiliser un outil d’accessibilité pour les élèves en situation de handicap, ou à travailler de manière collaborative en classe. Dans cette perspective, le portable n’est plus seulement un objet de distraction : il devient un outil de compétence. Une règle discutée et comprise éduque davantage qu’une interdiction imposée sans explication. L’élève n’apprend pas à obéir : il apprend à juger une situation, à se réguler, à respecter autrui, et à faire un usage utile d’un outil qu’il retrouvera partout dans sa vie. C’est une différence essentielle.

En mode avion


Les sources institutionnelles et éducatives les plus sérieuses vont toutes dans le même sens : il faut des règles claires, pas un tabou. La différence entre usage éducatif et usage de distraction ne se gère pas par la peur de l’outil, mais par un cadre réfléchi.

Imaginons des programmes scolaires qui apprendraient les algorithmes des GAFAM en cours de mathématiques, des cours de français qui permettraient de comprendre les conditions d’utilisation des réseaux sociaux. Les élèves comprendraient enfin ce qui se trame dans leurs portables, identifiant le capitalisme de surveillance, et grandiraient dans leur vie numérique en toute connaissance de cause, et en toute sécurité.

Pourtant, on a préféré la solution la plus simple, la plus paresseuse. Plutôt que de former les enseignants, on leur a donné un pouvoir de confiscation. Plutôt que d’éduquer les élèves, on les a privés de leur outil. Plutôt que de réfléchir à un cadre, on a choisi l’interdit. Comme souvent, on a confondu sécurité et abandon.

L’école doit préparer au monde


Au fond, le débat sur le portable à l’école dépasse largement la question de l’outil lui-même. Il pose une question bien plus large : voulons-nous une école qui protège les élèves du monde, ou une école qui les prépare à y agir librement ?

Bannir le téléphone peut soulager temporairement l’institution. Mais enseigner son bon usage donne une compétence durable. Dans une perspective libertaire, c’est bien cela qui compte : former des personnes autonomes, capables de se gouverner elles-mêmes plutôt que d’être simplement privées d’un objet.

Comme n’importe quel outil, le portable n’est ni bon ni mauvais en soi. Ce qui compte, c’est la capacité de l’école à former des élèves capables de s’orienter dans un monde numérique, avec toutes ses complexités et ses inégalités.

Interdire, c’est retarder l’apprentissage. Éduquer, c’est construire la liberté. Et dans une société où la technologie est partout, cette liberté n’est pas un luxe. C’est une absolue nécessité.

N.Adar
PAR : N.Adar
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