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Littérature
par Patrick Schindler le 11 octobre 2021

revoilà le rat en octobre

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Début octobre, encore des voyages, toujours des voyages … Point de départ, la Grèce de 1821 et sa révolution, présentée par Rocerick Beaton ; puis, direction la Sicile en 1801, de Leipzig à Syracuse en 1801 en compagnie de Johann Gottfried Seume ; embarquement ensuite pour le Moyen-Orient, avec Gérard de Nerval ; changement de cap : le grand nord québécois, avec ces camionneurs de l’extrême, rencontrés par Serge Bouchard. Last but note the least, retour en Hongrie pour retrouver, non sans plaisir, l’univers du génial Laszlo Krasznahorkai.

Roderick Beaton et « sa » révolution grecque de 1821




Roderick Macleod Beaton est né en 1951 a été professeur d’histoire de langue et de littérature grecques et byzantines au King’s Collège de Londres de 1988 à 2018. En 2019, il reçoit l’ordre d’honneur du président grec pour sa contribution de toute une vie à la promotion des études et de la culture grecques médiévales et modernes.




The Greek Revolution of 1821 and its Global Signifiance (éd. Aiora) de Roderick Beaton n’est publié qu’en anglais. Mais, rassurons-nous, dans un anglais très accessible aux « mangeurs de grenouilles », un livre donc, agréable à lire.

Dans son introduction, Beaton retrace l’histoire des révolutions occidentales qui ont eu lieu entre 1703 et 1823, en Amérique, en France, ainsi que les guerres anticoloniales menées contre l’empire espagnol et l’empire portugais en Amérique centrale et du sud, jusqu’aux révolutions dans les Deux Siciles et le Piémont. Et en réaction à celles-ci, la création du « Concert européen ». Or, il constate que la plupart des historiens en isolent la révolution grecque qui se déroula de 1821 à 1829, sous prétexte qu’elle ne fut pas « l’expression des seuls Grecs », mais dépendit du soutien des autres « nations » européennes contre la tyrannie ottomane. Celle-ci démarra en 1821, de façon sporadique et éclatée, du sud-est des Balkans jusqu’au sud du Péloponnèse, mais s’apparentant plus, selon Beaton, à une guerre de religion, « galvanisée notamment par le massacre de l’île de Chios en 1822 qui déclencha une immense vague de consternation dans toute l’Europe, jusqu’aux États-Unis ».

Dans le chapitre suivant, Beaton en arrive à la Première Constitution grecque, rédigée à Epidaure à la fin 1821, rétablissant pour la première fois dans l’histoire moderne de la Grèce, le terme « Hellas » (Grèce) et « Hellènes » (Grecs), tandis que jusqu’alors, de nombreux Grecs se considéraient encore comme des « Roumis ». De plus, la charte envisageait de séparer, à l’exemple de la Révolution française, le corps exécutif du corps législatif, ce qui ne manqua pas, (tandis que les révolutionnaires subissaient les représailles ottomanes), de devenir le point d’achoppement entre les deux factions révolutionnaires grecques, celle de Theodoros Kolokotronis et l’autre, d’Alexandros Mavrokordatos. L’une voulant faire appel au recours extérieur (Russie, France et Angleterre) et l’autre s’y opposant. Beaton constate par ailleurs qu’en 2019, 93% des Grecs considèrent encore Kolokotronis comme le plus important des leaders révolutionnaires contre seulement 4% pour Mavrokordatos… Dans le chapitre suivant, Roderick Beaton nous emmène accompagner les Grecs (seuls) à réagir en 1825, aux contre-attaques ottomanes (ne comptant que quelques volontaires européens dans leurs rangs). Et ceci, jusqu’aux négociations entreprises en 1826, par la Russie, la France et l’Angleterre, motivées en grande partie, par la sauvegarde de leurs intérêts économiques en Méditerranée orientale. L’auteur décrit ensuite, les premières interventions militaires dans le sud du Péloponnèse en 1827, qui assurèrent le succès de la révolution.

Beaton nous explique que la Grèce ayant ainsi reconquit ses lettres de noblesses dans toutes les capitales culturelles occidentales, et nous cite les œuvres et les auteurs inspirés par celle-ci, dont le plus célèbre reste Lord Byron. Dans un chapitre passionnant, il nous éclaire sur les raisons pour lesquelles la défaite de l’empire ottoman ne vint pas des révolutionnaires grecs, mais d’une nouvelle guerre entre les Turcs et les Russes et comment elle entraîna la « renaissance » de l’Hellas. Les chapitres suivants sont consacrés aux conséquences de la révolution grecque qui, après avoir amené la guerre civile, transforma le nouveau régime démocratique en Royaume, après un nouveau traité. Ce dernier ayant porté le prince Otto de Bavière sur le trône. Mais ceci est une autre histoire…

Un petit livre, extrêmement instructif et orné de beaux clichés historiques en noir et blanc, de ceux qui fleurissaient nos anciens manuels scolaires et faisaient notre ravissement …

Johann Gottfried Seume et son voyage à Syracuse




Johann Gottfried Seume est né en 1763 à Poserna en Saxe allemande, de parents paysans assez aisés. Tandis que son père meurt en 1770, la famille se retrouve dans la misère. Johann fait néanmoins des études poussées de théologie à l’Université de Leipzig, où il découvre les auteurs des Lumières, qui vont changer sa vie. Sans le sou, il s’engage un temps dans l’armée, avant de déserter et reprendre ses études avec succès, tout en produisant ses premiers écrits mais, sans pour autant, se décider pour un métier. Son goût pour le despotisme éclairé le fait s’engager pour un temps en 1792, dans l’armée de Catherine II de Russie. Après cet épisode, il voyage beaucoup et riche de ses observations, dénonce dans ses écrits, les privilèges, les excès du totalitarisme, des éclésiastiques, la misère paysanne et l’exploitation des plus démunis.




Dans sa première préface du Voyage à Syracuse (éd. Presses universitaires de Rennes, 18€), que Johann Gottfried Seume entreprend en 1801 dans le but « d’aller livre Théocrite sur place », celui-ci nous explique son parcours intellectuel et le pourquoi de son journal de voyage. Il y revendique sur un ton vindicatif « afin de ne pas cacher la vérité de tout raconter avec clarté et fermeté, et éviter d’écrire une bouillie pour enfants ou pour des salons de mondaines. » Nous voilà prévenus. Havres-sacs bouclés, bâtons ferrés en main, partis sur les routes d’Allemagne à celles de la Sicile, de Leipzig à Syracuse, la plupart du temps à pied, en compagnie de Johann et son ami Schnorr (qui ne l’accompagnera que jusqu’en Autriche). Partis un beau un matin de décembre, Johan commence son journal de voyage. Il tutoie son lecteur, ce qui est bien agréable (puisqu’il choisit la forme de lettres hypothétiquement envoyées à un de ses amis fictif). Il va lui raconter l’essentiel de ce qu’il voit et de ce qu’il vit, chemin faisant. Ses angoisses au passage des frontières, mais aussi ses découvertes des villes d’Allemagne, de l’Empire d’Autriche-Hongrie, puis d’Italie. Leurs musées et les personnes rencontrés, nous abreuvant à chaque étape, d’anecdotes et situations plus piquantes les unes que les autres, dans chaque ville traversée, de Prague à Vienne. Les tavernes, les chemins peu sûrs où l’on croise aussi bien des prisonniers que des trousseurs de voyageurs. Fuyant le plus possible la police : « Au diable la police, il n’y a que des ennuis à y récolter ». Mais le grand intérêt du journal de Johann Gottfried Seume, est surtout de nous livrer les grandes et petites histoires des pays traversés, fustigeant au passage les monuments, notamment religieux, peu esthétiques « évoquant la foi chrétienne, mais triste à l’égal de la barbarie » ! Il nous parle aussi économie, justice (considérations d’une actualité confondante), etc.

Nous poursuivons alors le voyage en compagnie d’un Johann qui se retrouve seul et traversons, au beau milieu de l’hiver, les hautes montagnes de Styrie où règnent loups, lynx et quelques ours. Magie des cours d’eau aux premières heures de la nuit, beauté des grottes dans lesquelles s’engouffrent les eaux des cascades. L’arrivé à Laubach (Ljubljana), non encore remise de l’offensive de Bonaparte, où l’on ne parle plus allemand et pas encore italien, mais le carnialien, hérité du slave. Trieste, avec ses régiments autrichiens et où tout se rapporte au négoce. Nous allons ensuite être déçus par Venise (passage très intéressant), avant de traverser la république Cisalpine, crée 4 ans plus tôt par Bonaparte, où les Français pillent les plus beaux tableaux. Encore beaucoup d’aventures au passage, notamment dans la plaine inondée du Pô. Bologne, « véritable porcherie ». A Ancône, Johann nous décrit le carnaval et les délices de l’opéra bouffe. Chemins et forêts traversés jusqu’à Rome, sur lesquels pendent des cadavres de voyageurs égorgés par des bandits. Johan nous dévoile alors ses secrets pour leur échapper. Naples nous réserve encore son lot de surprises, entre désordre et splendeurs. Sa baie. Son Vésuve. Embarquement pour Palerme. Traversée de la Sicile à pied ou à dos de mulet « désert affreux de ce peuple de mendiants et de bandits sanglants, de "culs-bénis" ». Mais, compensation, des splendeurs d’Agrigente, de l’Etna et enfin, but suprême, de Syracuse après la traversée épique de ses marais. Ville à moitié en ruine mais où enfin, Johann peut lire, but de son voyage rappelons-le, Théocrite dans le texte perché en haut des murailles de la ville ! Encore au passage, de belles pages sur l’histoire de la Sicile.

La seconde partie du livre nous raconte son voyage du retour début avril 1802, tandis qu’il se nourrit souvent dans la journée de ce qu’il glane dans les domaines viticoles de Catane, qui pour le tiers d’entre eux appartiennent aux moines, « ces morpions de l’humanité » ! Belles aventures encore à Messine, Palerme, parmi « ce peuple bouillonnant aux coups de poignards faciles ». Johann prend parfois le temps de nous gratifier de quelques petits poèmes, souvent naïfs, avant d’embarquer sur un navire « escorté d’une flottille contre les pirates », parmi les îles éoliennes. Traversée durant laquelle notre héros trouve encore le temps de dévorer les œuvres de Virgile et l’Odyssée d’Homère. Nouvel arrêt à Naples. Puis, Rome où, depuis le retrait des troupes françaises, Johann constate une fois encore que « les monastères en cheville avec le roi, qui ont repris possession de tous leurs biens, laissant le peuple crever de faim : Rome est devenue le cloaque de l’humanité ». Envahie de mendiants et « meurs de faim » trainant sans but dans les rues. Milan, Florence « où le nouveau roi n’est pas plus respecté qu’ailleurs ». Paysages des environs de Bologne « à couper le souffle ». Nouvelles aventures épiques durant la traversée du pays toscan. Retour à une atmosphère plus tranquille en Suisse zurichoise. Il prend alors le temps de développer dans son journal, une synthèse du plus grand intérêt sur la situation générale en Italie en ce XIXème siècle débutant. Bâle, puis traversée de la France, Besançon, Dijon « dont la plupart des habitants sont restés royalistes », constate-t-il, « marqués qu’ils sont encore par Robespierre et sa guillotine ». A Auxerre, Johann nous raconte une histoire d’enfant de cœur qui aurait ravie le Père Duchesne… Visite de Paris, le Louvre et ses trésors volés durant les campagnes d’Italie, Versailles. Encore un beau morceau d’histoire à l’occasion d’un défilé du 14 juillet, où Johann aperçoit « le Premier Consul corse » et nous raconte ses dérives autoritaires depuis la Révolution jusqu’au Consulat. Enfin, retour en Allemagne par Toul et Strasbourg, Mayence pour retrouver à Leipzig, sa mère, « folle d’inquiétude à cause de tous ces brigands sur les routes dans ces pays catholiques »…

Ce livre est particulièrement intéressant. Il est en effet peu banal qu’un jeune homme d’une trentaine d’années ait parcouru en 1801/1802, durant 250 jours, plus de 6 000 kilomètres, dont plus de la moitié à pied… Voyage bien différent de ceux pratiqués à l’époque par une poignée d’enfants d’aristocrates privilégiés, afin de « parfaire leur culture ». Le récit de Johann Gottfried Seume (souvent qualifié de marginal du classicisme), est authentique, écrit sous la forme de fausse modestie, entre fiction et rêves de promeneur « Notre vie n’est-elle pas en fin de compte, un assemblage de fragments ?» … Nous dit-il. Sous cette apparence, ce cache en fait un récit érudit, ouvert à la polémique, fait encore à souligner. Voyage initiatique aussi. Durant lequel Seume adopte au fur et à mesure des kilomètres parcourus, les principes issus de la Révolution française, qui font passer cet ancien militaire luthérien au statut de libre penseur humaniste, même si durant son voyage il fut souvent reçu par des personnages hauts placés. C’est sans doute pour ces raisons qu’à la parution de son livre, Johann Gottfried Seume écrivit à un ami : « Je ne me ferai pas beaucoup d’amis avec cet ouvrage » ! Et il ne croit pas si bien dire, puisque c’est notamment le cas d’un certain Goethe, frustré sans doute que Seume l’ait devancé, pour décrire un voyage que lui-même fît quatorze ans auparavant mais ne décrivit qu’en 1816… Un dernier mot au sujet de la traduction, des notes et de la préface de Marcel Mouseler, auteur d’une thèse sur Seume : elles nous sont d’un grand apport pour bien comprendre le contexte de cette aventure.

Denis Langlois et le voyage de Nerval




Après ses études de droit, Denis Langlois s’engage dans le combat syndicaliste et participe aux manifestations contre la guerre d’Algérie et celle du Vietnam. Il écrit ensuite des articles dans la revue de l’anarchiste pacifiste, Louis Lecoin. Objecteur de conscience, il refuse de faire son service militaire et est emprisonné. Grand militant pour la défense des Droits de l’Homme, il écrit des livres sur les erreurs judiciaires. En 1968, il suit procès d’Alexos Panagoulis, condamné à mort pour un attentant contre le colonel Papadopoulos qui deviendra un ouvrage, présenté dans une récente rubrique. Les années suivantes, il s’engage contre la
puis dénonce plus généralement, les conséquences dramatiques des guerres sur le plan politique, économique et psychologique. Parallèlement à ces ouvrages, Denis Langlois écrit sur ses auteurs de prédilection. Ainsi :




Le Voyage de Nerval (éd. La déviation, 18€) est une biographie d’un genre assez original, inhabituelle, surprenante et ceci, dès son introduction. Car Denis Langlois nous y explique les circonstances qui ont poussé Gérard de Nerval vers l’Orient. Une idée qui devient fixe pour le poète. Née d’un hasard et d’une histoire d’amour contrariée avec Jenny, jeune femme qui lui est inaccessible. S’ensuit, une longue période dépressive qui le conduira jusqu’à l’asile pour dépression profonde. Mais ne l’empêchera pas pour autant, d’avoir des fourmis dans les jambes et filer vers les pays du soleil levant en 1842, contre l’avis des médecins, en compagnie de son ami Fonfride.

Une autre originalité de la bio de Denis Langlois tient au fait qu’il tutoie le poète. Et ceci tandis qu’il tient entre les mains et épluche pour notre plus grand plaisir, le volumineux volume de voyage de Nerval, paru en 1851. Visiblement, Langlois prend un malin plaisir à d’en démêler le vrai du faux. Notamment concernant le trajet que Nerval décrit pour se rendre d’abord en Egypte. Soit, un premier mensonge. Et pourtant, dans le volume de Nerval, nous nous retrouvons avec lui au Caire qui y reste, soi-disant, un bon moment coincé pour cause de peste ! Nerval y fréquente néanmoins, l’intelligentsia locale et beaucoup des bibliothèques de la ville, ce qui fait dire à Denis Langlois au passage : « Le lu et le vécu se mélange dans sa tête ». Mais nous vous laissons bien sûr, le plaisir de savourer vous-mêmes, les descriptions de Nerval. Et qu’importe, finalement qu’elles soient consommées, ou fantasmés.

Notamment lorsque Nerval, « bon colon » achète une esclave et « fait son choix » sur Zeynab, une malaisienne musulmane au caractère bien marqué, dont un cheik s’était dessaisi pour 625 francs de l’époque. Mais à ce sujet, une fois encore, Langlois nous met en garde sur la vérité. Bref, laissons cela. Nous embarquons ensuite avec Nerval, Fonfride et la belle Zeynab, cap sur Beyrouth, dont l’accès est lui aussi, limité par la peste. Quarantaine. Nous découvrons finalement la ville, bien différente de ce qu’elle est devenue de nos jours. Encore un vrai plaisir descriptif. Mais l’affaire Zeynab va se corser. Tandis que Nerval se prend alors de passion pour un livre sur les Druzes, soi-disant acheté en Egypte, mais qui nous donne cela dit, l’occasion de découvrir cette religion née aux environs de l’an 1 000. Or, durant, le séjour de Nerval au Liban, il se trouve que les Druzes, chassés d’Egypte causent des troubles. Mais là encore, Denis Langlois nous aide à comprendre si Nerval se laisse entrainer par son imagination ou ses lectures… Bref, nous sommes déjà repartis avec Nerval qui retombe amoureux d’une jeune fille qui lui fait encore penser à Jenny ! Une fois de plus, nous laissons le lecteur découvrir la suite de cette histoire, digne d’un roman-feuilleton et qui conclue le voyage de Nerval au Liban.

Mais Denis Langlois est loin d’être rassasié et s’attaque dans une autre partie de son livre, aux soi-disant souvenirs de Nerval en Turquie. Il relève au passage, de nombreux traits d’humour, insolites. Ces souvenirs seraient-ils eux aussi inspirés aux grands écrivains voyageurs de l’époque, bien que de retour à Paris, Nerval affirme haut et fort le contraire ? Ensuite, Denis Langlois se penche sur les séquelles des voyages en Orient laissées sur le poète. Un passage passionnant de cette bio. Car Nerval ne va faire que passer alternativement par des hauts et des bas. Juste pour la bonne bouche, parlant des « hauts », Langlois ne résiste pas à nous citer une belle anecdote. Tandis que pour un court instant tout lui sourit, Nerval qui se voit même proposer la Légion d’honneur, s’y refuse, sous prétexte que « Le petit ruban rouge ne va pas à tous les costumes, et entraînerait trop de frais vestimentaires exorbitants » !

Le livre monte crescendo et s’achève avec les dernières années de Nerval. Denis Langlois nous y entraine, dans un style particulièrement léché et a précisé au Rat noir dans un mail, dans « un tutoiement fraternel et un affrontement pacifiste » … Il nous y raconte avec passion, mais non sans quelque agacement, comment Gérard de Nerval enfile coup dur sur coup dur, malchance sur malchance, alors qu’il tente par tous les diables de revenir sur le devant de la scène. Il écrit alors « tout et n’importe quoi », alignant pièces de théâtre, romans, articles (y compris un sur les « premiers illuminés socialistes » !), faisant feu de tout bois. Nerval, traversant tel un fantôme, la révolution de 1848, ne reculant devant aucun procédé pour être réhabilité. Trainant lamentablement de dettes en tavernes en asiles, (nous laissant au passage, le magnifique Aurélia), pour terminer sa vie d’une façon à peu près aussi minable que le fit un autre poète quarante ans plus tard, un certain Paul Verlaine… Vous savez, de ces poètes « aux ailes de géants » !

Du diesel dans les veines avec Serge Bouchard




Quel gamin n’a pas rêvé d’être camionneur de grandes distances ? Personnellement, j’en ai souvent rêvé. Mais un gamin a le pouvoir de mettre ses rêves en scène. Ce n’est pas le cas dans la vie réelle. C’est en tous cas le premier constat que l’on peut faire en abordant Du Diesel dans les veines, la Saga des camionneurs du Nord des québécois, de Serge Bouchard et Mark Fortier (éd. Lux, 18€). Dans son avant-propos, le premier (anthropologue, essayiste né en 1947 à Montréal (Québec) et mort en mai 2021), nous explique comment ce livre est né. Issu d’une thèse qu’il fit dans les années 1970 sur les camionneurs du grand nord du Canada. De forme trop universitaire, elle se transforma en un livre accessible et passionnant, quarante ans plus tard, sous l’impulsion du second auteur, Marc Fortier. Comment nous introduire dans ce monde bien particulier ? Fort des milliers de kilomètres qu’il a parcouru en compagnie de chauffeurs de longue distance dans le nord du Canada, Serge Bouchard nous explique par de belles formules qu’avant tout pour ces derniers, qui sont « en mouvement perpétuel, la route n’a ni commencement ni fin. Elle se suffit à elle-même. Elle ne fait pas partie du paysage mais : elle est le paysage ». Bien sûr depuis les années 70, les routes qu’ils empruntent ainsi que leurs camions ont bien changé. Apport des techniques modernes que Serge Bouchard nous explique avec brillo. Mais fondamentalement, la vie solitaire du chauffeur, elle, n’a pas bougé.

Le livre remanié par Mark Fortier, son co-auteur, s’appuie sur les nombreux témoignages que Serge Bouchard a pu recueillir auprès de ces chauffeurs de l’extrême, durant les deux années qu’il a passé à côté de ces « taiseux souvent bougons », partageant leur quotidien et arrivant après s’être fait accepter d’eux, à les interroger sur leur vie solitaire. Bouchard nous propose alors, un premier arrêt dans un des fameux Truck stop (équivalents des anciens relais routiers en France), du moins tels qu’ils étaient lorsqu’il fait son reportage, avant que la plupart d’entre eux ne finissent mangés à la sauce autoroutière d’aujourd’hui. Lieux où les camionneurs se croisaient, se restauraient de plats simples servis par les waitress du lieu, ces filles de salle en général au caractère bien trempé, habituées à leur mentalité, à leurs coups de gueule (on pense alors au personnage incarné par Josiane Balasko dans Arlette). Serge Boucher nous décrit les scènes où ces chauffeurs sont en représentation, se défoulent devant un public plus ou moins acquis. Volubiles, après ces longues heures passées avec pour seule compagnie, leur moteur. Il nous détaille aussi leur langage imagé, quand ils parlent de leurs camions qui peuvent être aussi « râleux » que plus malléables. Mis à part ces seuls petits moments de détente, le reste de la vie de trucker est éreintante. Pour le pratiquer, il faut avoir les nerfs solides. « Les peureux, les nerveux sont trop dangereux sur la route pour les autres et pour eux-mêmes ». Serge Bouchard nous passe au peigne fin, toutes les difficultés qui les attendent, détaille leur savoir-faire pour ne pas finir dans un précipice. Comment aborder une côte dangereuse. Comment affronter l’hiver en attendant ce printemps que les camionneurs du grand Nord apprécient tant. Période des migrations.

L’auteur aborde ensuite les améliorations de la communication apportées par les téléphones mobiles. Ceci n’écartant pas pour autant les conditions extrêmes qu’un chauffeur doit affronter au moins une fois dans sa vie professionnelle. Et Serge Bouchard de nous en citer de nombreux exemples tous plus truculents les uns que les autres. Comment bien gérer la remorque sur une route verglacée. Dans les grandes et dangereuses descentes de ces routes souvent non balisées. Comment éviter les conduites capricieuses des automobilistes lambdas, souvent responsables de catastrophes ? Comment gérer les crevaisons par un temps de chien ? Comment gérer le manque de sommeil, affronter les premières heures de l’aube quand la fatigue provoque l’hypnose ? Comment faire pour arrêter un engin quand une envie terrible de pisser vous prend en pleine course ? Comment gérer les rencontres avec les animaux sauvages qui pullulent dans ces régions ? Avec quels expédients tenir le coup ? Quels sont les meilleurs remonter pour affronter les 108 heures de route et avaler les 4 000 kilomètres, lot hebdomadaire pour un trucker de la baie de St James ? Quels sont leurs rapports avec leurs patrons et les intermédiaires de la route ? Vaut-il mieux opter pour le brokage, c’est-à-dire l’indépendance ?

Bref, si le livre de Serge Bouchard, reformaté par Mark Fortier répond à toutes ces questions, il a pour autre qualité de nous faire partager l’intimité des meilleurs moments des truckers, « ces artistes de l’embrayage qui ont du diesel dans les veines ». Leurs longues méditations solitaires. Et au passage, de citer cette phrase tirée du Camion de Marguerite Duras : « Une simple vitre sépare le chauffeur de l’espace sidéral ». Musique lancinante, fascinante du chaut du moteur et le ton plus moqueur du klaxon « la flûte qui salue les amis au passage », ainsi que les dessins sur la partie motrice, véritable ADN du chauffeur.

C’est après avoir reposé ce chouette petit bouquin (agrémenté de cartes des routes du Haut Québec et de magnifiques photos), que j’ai réalisé combien les rêves et fantasmes infantiles avaient du bon, en ignorant la réalité quotidienne … En conclusion, Serge Bouchard lui, ne trouva rien de mieux que paraphraser Guillaume Apollinaire :
« Crains un jour que les beaux camions ne t’emmènent plus.
C’est alors que tu risques fort de la trouver monotone, la triste route de ta vie.
» …

Krasznahorkai et son Tango de Satan




Fils d’un avocat et d’une fonctionnaire, Laszlo Krasznahorkai, que nous avons déjà eu l’occasion de croiser dans cette rubrique, est né en 1954 à Gyhula (Hongrie). Il termine ses études de droit à l’université de Szeged, publie sa première nouvelle en 1977. Il devient pour un temps éditeur, puis abandonne le métier pour entièrement se consacrer à la littérature. En 1985, il publie Le Tango de Satan, son premier roman et commence une fructueuse collaboration avec le cinéaste Béla Tarr. La consécration de Krasznahorkai, arrivera avec la parution de La mélancolie de la résistance, en 1989. Il vit aujourd’hui entre la Hongrie, la Chine et le Japon.




Avec Tango de Satan (éd. Poche), Laszlo Krasznahorkai nous fait pénétrer une fois encore dans son univers vaporeux, brouillé d’où l’angoisse existentielle n’est jamais très éloignée.

Le roman se présente sous la forme des notes frénétiques que le Docteur Futaki, révoqué pour incompétence, prend quotidiennement dans son journal intime « autant à propos de tout que de rien » ! C’est ainsi qu’il raconte qu’un matin pluvieux d’octobre, lui-même et Madame Schmidt, qui vivent de façon précaire et adultère dans leur cuisine, au sein d’une ferme collective à l’abandon, sont réveillés dans l’angoisse. En effet, le petit hameau semble sens dessus-dessous, isolé au beau milieu d’une plaine hongroise désolée. Futaki s’interroge : il lui a bien semblé entendre le carillon de la cloche de l’église du village voisin, alors que celle-ci s’est effondrée et a été abandonnée depuis longtemps.
Stupéfaction. Mme Schmidt, pour sa part, émerge d’un horrible cauchemar. De plus, ils perçoivent des bruits bizarres et inquiets, sont persuadés que c’est le signe évident qu’il va se passer quelque-chose, « Le vent s’était levé tout à coup, à l’improviste comme s’il s’apprêtait à attaquer la région ». Derrière la porte de la cuisine, Futaki découvre alors Mr. Schmidt qui semble mijoter quelque-chose et complote avec un complice au sujet d’un certain magot à se partager. Comme toujours dans les romans de Krasznahorkai, on ne pénètre dans l’intrigue qu’à petits pas feutrés. Ici, dans un « trou pourri » où la promiscuité fait que « tout le monde épie tout le monde ». D’autant que la rumeur court que deux morts, Irimias et Petrina, seraient ressuscités d’un accident de voiture et se dirigeraient vers le hameau … Nous nous retrouvons alors en leur compagnie dans le chapitre suivant, mais en mauvaise posture, car bien que revenants, ils sont convoqués par les autorités de la ville qui doit statuer sur leur sort. Il s’agit d’un passage époustouflant qui ne peut faire penser qu’à Franz Kafka par l’absurdité du système et l’apathie des fonctionnaires subalternes. Mais pendant ce temps-là au village, la rumeur n’a fait qu’enfler, nouvelle occasion pour Krasznahoskai de nous livrer une de ces fameuses scènes hallucinées dont il a le secret. Finalement, les deux vagabonds sont remis en liberté surveillée et reprennent le chemin du hameau, ayant eux aussi bien l’intention de profiter de leur statut de revenants pour mettre la main sur le magot « des ploucs ». Et ayant pour toute devise : « La vie ça commence mal, ça finit mal. Entre les deux, c’est bien. » … En voilà assez pour le contexte.

Reste à découvrir comment les habitants du hameau, ces « bigotes avinées et illuminées », ces « alcooliques des fonds de bouteille », ces « petites filles nées idiotes », tous plus ou moins consanguins, libidineux et plus dévoyés les uns que les autres, vont réagir à la réapparition des deux morts. Sont-ils des envoyés de l’apocalypse ? Ou plus simplement des humains opportunistes ? Cela promet encore de beaux débats au café, ce « lieu pourri, minable qui tombe en ruine », entre les membres de cette petite communauté, toujours entre deux alcools et réunis alors dans un véritable Tango de Satan. « Notre père qui est au ciel, machin […] que tes désirs soient des ordres […] partout où tu as du pouvoir sur la terre comme au ciel ou en enfer, amen ». Ajoutons qu’en supplément de son talent à animer les personnages les plus improbables, Laszlo Krasznahorkai donne avec un égal bonheur, la parole aussi bien aux animaux qu’aux objets et aux phénomènes naturels. Du génie, pur jus satanique !

Patrick Schindler, individuel FA Athènes










PAR : Patrick Schindler
individuel FA Athènes
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