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Chroniques du temps réel
par Evelyne Trân le 8 juin 2020

Fourmi humaine

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Il y a des croûtes de silence qui ne forment pas d’embellie. Cachée derrière une miette de pain, plus grosse qu’elle, la fourmi a t-elle la perception de la lumière ? La question peut être celle de la liberté et elle n’est saisissable pour certains individus que lorsqu’elle s’associe à quelque chose de concret, par exemple une miette de pain. A ce niveau, il n’y a pas de situations extravagantes, il y a seulement à l’intérieur d’une minute, d’un temps en quelque sorte méprisé parce qu’il ne rejoint par le temps extérieur, l’individu face à lui-même, c’est à dire à une sorte de vacuité, sans doute douloureuse parce que sans objet, mais engageante dans le non dit de l’absence, ce désir d’ouvrir les pattes du silence.
Et ce trajet fortuit de l’individu face à lui-même semble subvertir un monde dont le bruit étoufferait ou balaierait par vagues, grâce au va et vient de la vie et de la mort, l’histoire d’un individu quel qu’il soit.
On ne peut refuser à un individu de venir du passé mais on peut lui demander de se taire. Il est cependant possible dans l’eau stagnante des rêves de repêcher les idées mortes nées, de découvrir qu’au-delà du tapage diurne, elles restent prisonnières au fond de la cuvette.
Tromperai-je-l’hélas ? M’accrochant à la forme, je rejoins indistinctement un dessin, celui que forme l’expression de mon âme dans sa tentative de rejoindre les mouvements de sa propre torpeur.
La façon dont le corps se souvient est unilatérale, elle a souvent pour effet le sentiment de soumission et projette sur la figure de l’autre, l’origine de sa frayeur. La tentation est toujours de rapprocher la figure effrayante de ce qui nous soulève le cœur. Comme ce qui n’est pas permis revient à dire mais comment ?
Dans l’eau stagnante des rêves, l’opposition s’élargit, elle ne tempête pas, chaque jour dilué de compromissions, de cris, de pleurs, rejoint la même roche, la même croûte silencieuse. L’âme se dit qu’elle a fait un trajet en regardant le masque inodore qui surgit de l’eau. Elle a la sensation de marcher sur de l’eau croupie et d’avoir les pieds sucés par des orties. Terrible de songer qu’elle est la même mais que l’avant et l’après est un ouvroir toujours menaçant.

J’ai obéi aux ordres pense t-elle au niveau de cette surface inodore, sans continent, où le bruissement de la lumière répétait inlassablement « tu n’es que de l’eau qui passe. Ta pensée doit se décolorer, ou bien ta pensée doit tomber comme un poids mort ».
A-t-elle jamais eu la sensation qu’elle obéissait ou bien que subjuguée par l’ordre elle obéissait. Cela pourrait devenir odieux, mais elle sait qu’elle est passée par là, elle le sait par intérêt et par curiosité. Elle louche vers sa pensée, sa barque comme si elle était une pieuvre et lui dit : Mais en somme tu n’es qu’un corps et on peut tout demander à un corps, rugir, danser, rire, pleurer, jouir. Mais qui demande ? C’est que l’image de son corps fonctionne comme une idée. Elle est en train de lécher la buée sur les vitres du château de la belle au bois hurlant. Le rêve dans lequel elle est entrée est mort. Comment pourrait-elle dire non, dire qu’elle n’a pas touché cette surface inodore, immobilisée par le bruit de la plainte, quand elle se ratatinait au sommet de la répétition, du même geste, de la même phrase, du même bruit de chasse d’eau, et du même son de voix. C’est horrible pense t-elle et mon visage est passé par là. Et ce qui était incommensurable pour elle, ne l’était pas pour celle qui ordonnait, c’était naturel comme une jonquille qui tombe dans l’eau.

Evelyne Trân
PAR : Evelyne Trân
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1

le 11 juin 2020 23:51:58 par Bérangère

Magnifique texte...